13.06.2006
Julian BARNES
LE PERROQUET DE FLAUBERT"Six Nord-Africains jouaient aux boules sous la statue de Flaubert. Des claquements secs résonnaient par-dessus le grondement des embouteillages. Avec une dernière caresse ironique du bout des doigts, une main brune lança une boule couleur argent. Elle retomba, rebondit lourdement et décrivit une courbe dans un petit nuage de poussière. Le lanceur resta comme une statue élégante et provisoire : les genoux légèrement pliés et la main droite tendue comme une extase. Je remarquai une chemise blanche et cintrée, un avant bras nu et une tache sur le poignet. Pas une montre, comme je l'avais d'abord pensé, ni un tatouage, mais une décalcomanie en couleur : le visage d'un sage politique très admiré dans le désert.
…
LE REQUISITOIRE
Pourquoi voulons-nous connaître le pire? Est-ce parce que connaître le meilleur nous fatigue? La curiosité agit-elle toujours contre notre intérêt? Ou est-ce, plus simplement, que vouloir connaître le pire est la perversion préférée de l'amour?
Pour certains, cette curiosité opère comme une fantaisie sinistre. J'ai eu un patient, un homme respectable, sans imagination, qui m'a avoué que lorsque qu'il faisait l'amour avec sa femme, il aimait se la représenter heureuse, allongée sous des hidalgos farouches, des lascars mielleux ou des nains fouineurs. Choque-moi, réclame l'imagination, épouvante-moi. Pour d'autres, la recherche est réelle. J'ai connu des gens qui, dans leur couple, étaient fiers de la conduite vulgaire de l'autre, de sa vanité, de sa faiblesse. Que poursuivaient-ils? Quelque chose qui à l'évidence, était au-delà de ce qu'ils semblaient rechercher. Peut-être la confirmation définitive que l'humanité tout entière était corrompue de façon indéracinable, que la vie elle-même n'était en fait qu'un cauchemar dans la tête d'un imbécile?
J'aimais Ellen et je voulais connaître le pire. Je ne l'ai jamais provoquée; je restais prudent et sur la défensive, comme à mon habitude; je ne lui posais même pas des questions; mais je voulais connaître le pire. Ellen ne m'as jamais rendu cette caresse; Elle m'aimait – elle aurait dit automatiquement, comme si la question ne valait pas la peine qu'on parle, qu'elle aimait -, pourtant elle croyait sans discuter à ce qu'il y avait de mieux en moi. C'était toute la différence. Elle ne recherchait même pas ce panneau coulissant qui ouvre la chambre secrète du cœur, la chambre où l'on garde les souvenirs et les cadavres. Parfois on trouve le panneau, mais il ne s'ouvre pas; parfois, il s'ouvre et le regard ne rencontre que le squelette d'une souris. Mais au moins on a regardé. C'est là que réside la véritable différence entre les gens : ce n'est pas entre ceux qui ont des secrets et ceux qui n'en ont pas, mais entre ceux qui veulent savoir et ceux qui ne veulent pas. Je soutiens que cette recherche est un signe d'amour."
14:27 Écrit par Le Samovar JO | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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